La culotte à l’envers

Regards sur notre monde

Josef Fritzl, ce héros

Posted by samlegrand sur 6 mai 2008

A un mois du coup d’envoi de l’Euro, l’Autriche a déniché sa nouvelle mascotte. Vous trouviez Trix et Flix trop gentillets, ennuyeux voire carrément pathétiques? La plus grande compétition du continent vous laissait jusqu’ici bien indifférent? Le ministère des Affaires étrangères autrichien, parrainé par un efficace réseau de services sociaux, a trouvé la parade au désintérêt ante Euro qui menaçait. Un coup de maître, de génie même, un coup qui ferait pâlir d’envie tous les plus grands as du marketing et qui se résume en un nom: Josef Fritzl.

En quelques jours, le papy moustachu est passé de l’ombre à la lumière. De sa cave de 60m2 à la « Une » des journaux. Le nom du Chancelier? Et celui du sélectionneur de l’équipe nationale? Qu’importe. Tout le monde désormais connaît le plus célèbre des citoyens autrichiens, qui incarne à lui tout seul le slogan de l’Euro: « L’émotion au rendez-vous« .

 

Il faut dire que Josef Fritzl a parfaitement joué le jeu. Après 24 ans de secret bien gardé, le digne successeur de Marc Dutroux a fait son apparition à la face du monde au moment le plus opportun. Las de la guerre en Irak, gavés par la crise alimentaire, usés par le duel Obama-Clinton, fatigués par les aboiements de l’UDC, tous les rédacteurs en chef du pays recherchaient désespérément de quoi assouvir leur public jusqu’au premier beuglement footballistique. Certains ont tenté l’épidémie de rougeole. Ca n’a pas pris. D’autres ont relancé le débat sur la violence dans les stades. Les torches du Parc St-Jacques ont permis de rendre le plat réchauffé un peu plus digeste. Mais pas de quoi faire exploser les rotatives. Il y a bien eu la quinzaine Valérie Garbani. Election passée et soif étanchée, la fumeuse socialiste neuchâteloise est vite rentrée dans le rang de politiciens suisses bien ordinaires.

C’est alors qu’est apparu Josef Fritzl le sauveur. L’épopée du maître de l’horreur est tellement surréaliste que les médias ne savent plus où donner de la tête. Les cars de TV du monde entier se ruent vers Amstetten, petite bourgade de Basse-Autriche où personne ne se doutait de rien, comme toujours. Peter Rothenbühler peut prendre des vacances, il a déjà bouclé toutes les éditions de la semaine. Jean-Jacques Roth cède aux sirènes du fait divers et cède sa Une à l’aimable papy autrichien. La TSR met le paquet. Certainement teste-t-elle son dispositif exceptionnel en vue de l’Euro. Ou alors son contrat avec l’UEFA l’oblige-t-elle à consacrer un temps d’antenne aux mœurs et coutumes du co-organisateur de la compétition?

Le résultat de cet emballement ne se fait pas attendre. Dans les cours de récré, les soirées arrosées ou les couloirs de bureau, Josef Fritzl a détrôné « Toto«  et « Sarko« . On se gausse sans retenue des déboires de la famille Fritzl, qui détrônera peut-être un jour la famille Schaudi dans nos manuels scolaires. Je surprends même un illustre journaliste de la plus grande rédaction de Suisse romande rigoler du pays qui, « avant Josef, a enfanté d’un certain Adolf ». Les Autrichiens exilés vivent une semaine d’enfer. Jamais leur cave n’aura été le sujet de tant de railleries. Au pays des Wienerschnitzel, le bretzel, trop salé, reste coincé au fond de la gorge.

J’en viens à me poser les fameuses questions qui devraient tarabiscoter tout bon journaliste qui soit: Josef Fritzl méritait-il vraiment pareille publicité? Le fait divers, aussi horrible soit-il, doit-il faire l’objet d’autant d’attention de la part de TOUS les médias? Le public est-il vraiment avide de cette téléréalité du pire? Si Josef Fritzl exerce une telle fascination, tant dans le public que chez les journalistes, c’est que cet homme est finalement très proche de nous. Derrière la carapace de l’indignation, ce sont tous les tabous de notre société qui s’agitent. A lui tout seul, Josef Fritzl représente le côté obscur de l’être humain, la face cachée qui hante nos fantasmes les plus inavouables. On peut trouver cela regrettable, mais l’histoire intéresse et fait vendre. Dans cette affaire, tout le monde y trouve donc finalement son compte.

Ce qui est davantage dérangeant, c’est que la « circulation circulaire de l’information » chère à Bourdieu et à ma collègue Dragon buté a une nouvelle fois anéanti tout esprit critique dans les rédactions. Car hormis le récit maintes fois lu et entendu des horreurs de Josef Fritzl, les questions sur les facteurs qui ont amené à pareil scénario n’ont pas été soulevées ou alors de manière très superficielle. La véritable interrogation serait, à mon avis, à mener de ce côté: comment se fait-il que les pires violeurs et tueurs en série du continent soient bien souvent des hommes blancs, âgés de plus de 50 ans, bien intégrés et sans histoire apparente? A force de chercher des boucs-émissaires chez nos voisins immigrés, on oublie bien souvent de remettre en cause le fonctionnement même de nos sociétés, de nos moeurs et de nos tabous. Au pays de Jörg Haider, le bon citoyen Josef Fritzl n’a jamais suscité la moindre interrogation, malgré son passé sulfureux. Le rapport à l’altérité, le contrôle sociétal et le fonctionnement de nos cellules familiales sont autant de thèmes à creuser pour mieux comprendre le drame d’Amstetten.

Affaire à suivre… et promis, la prochaine fois je vous parlerai du conflit en Abkhazie! Ah, au fait, vous avez vu, trois enfants ont été retrouvés congelés dans une cave en Allemagne

Samlegrand

Crédit photo: Calabria Independente sur Flickr

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5 Réponses to “Josef Fritzl, ce héros”

  1. Coquelicot said

    Cher Samlegrand, Je me sens le devoir de t’aider car ton interrogation est juste : »comment se fait-il que les pires violeurs et tueurs en série du continent soient bien souvent des hommes blancs, âgés de plus de 50 ans, bien intégrés et sans histoire apparente? » Demandes-tu.
    C’est assez simple, il ne nous reste guère que cela, nous terrer dans des caves ; l’inverse obligerait à nous interroger sérieux sur la rélité, l’avenir, la société …. toutes choses extrèmement dérangeantes. Nos autres frères humains ont d’autres exutoires. « Les russes sautent haut et les noirs courent vite » disait Coluche : « Normal, dans les deux cas, c’est la police qui les entraîne » Ajoutait-il !! Et nous, qui nous entraîne ?? Les Médias ???
    A méditer.
    Et après ça, tu veux nous parler d’Abkhasie… quésaco !!! Cela commence comme « Abécédaire » ; tu ne vas pas troquer Bourdieu pour Deleuze tout de même !!! Alleye, c’était pour rire !!!

    Guy Dutron

  2. willykean said

    Entièrement d’accord avec vous. Tandis que certains accusés de crime et juger de survivre dans l’ombre, d’autres « nés sous de bonnes étoiles » et ayant le bon ADN, sont défendus par des avocats dont le désir est de sauver les pauvres âmes de leur propre malédiction.

    Le criminel qui se terre dans un 9 mètres carré, et qui se baisse pour nettoyer après les autres, quant à lui n’a pas le loisir de prétendre à la « célébrité » temporaire….

    Il a son heure de gloire à lui: monter dans un avion parfois affrêter rien que pour lui avec des bodyguards très au fait de leur spécialité….

  3. Beulemans said

    Beulemans n’a qu’une chose à dire: pourquoi on fait tant de pub pour ce monstre alors qu’il y a tant de monstres qui tiennent les rênes du pouvoir partout dans le monde (sauf dans le quartier des Marolles évidemment) et que personne n’ose déclarer monstrueux…et pire: on vote pour eux!

  4. […] Josef Fritzl, ce héros […]

  5. […] comme on se désintéresse trop souvent de l’Afrique. Affairés à l’Euro, à de sombres affaires de mœurs, à des bisbilles partisanes, à de vrais-faux procès économiques ou à nos ennuis quotidiens, on […]

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