La culotte à l’envers

Regards sur notre monde

De l’art ou du cochon? Godard au journal télévisé

Posted by Van Breukelen sur 29 mai 2008

Godard n'a pas seulement filmé le mépris, il le suscite aussiLe 14 mai 2008 a eu lieu une inédite et très intéressante expérience lors du journal télévisé de la chaîne publique romande tsr. Tous les sujets du JT – on dit TJ en Suisse – ont été confiés à des réalisateurs de cinéma helvétiques plus ou moins connus. Il s’agissait de lancer le Festival de Cannes. De l’avis de plusieurs, l’expérience a été un succès impressionnant – tellement unanime que cela a dû donner la honte aux réalisateurs habituels. Ce qui a été présenté comme le clou de la soirée a été cependant beaucoup moins unanimement reconnu. La tsr a en effet réalisé l’exploit de sortir Jean-Luc Godard de sa tanière pour lui arracher une participation au grand rendez-vous traditionnel de l’actualité. Résultat, plus de 3 minutes incompréhensibles. Jugez sur pièce.

Les avis des téléspectateurs plus ou moins anonymes ont été très tranchés. Les uns soulignent la majesté d’un poème incantatoire, beau comme un vol de libellule au ralenti, d’autres parlent plus prosaïquement de foutage de gueule. Attitude nombriliste d’un cinéaste qui ne se préoccupe que de sa gloire en se fichant éperdument du quoi qu’on en pense, mais surtout de quoi qu’on en comprenne? Peut-être, mais ce serait attaquer l’homme et non l’objet qu’il propose (notez que je ne parle pas d’oeuvre et ceux qui voudraient savoir ce que je pense de cet objet télévisuel non identifié en seront pour leurs frais, car ce qui m’intéresse est ailleurs).

Qu’on adore ou qu’on déteste, le très court métrage de Godard est une proposition artistique. On est bien d’accord que le but n’est pas de donner des informations et n’a rien à voir avec ce que l’on attend d’un journal télévisé. On peut y lire dès lors l’expression de l’art comme étant une prise à contrepied des attentes. Dès que l’on est dans un moule, celui du JT pour prendre un exemple, on ne fait plus de l’art. L’art doit toujours se situer à l’avant-garde ou périr. Une telle attitude, relativement classique dans le monde occidental, conduit toutefois à exposer des excréments humains en boîte, comme le fit Manzoni avec ses merda d’artista. Ce qui suscite des interrogations légitimes sur ce qu’est l’art. Si l’art consiste à ne pas refaire mais à faire, jusqu’où peut aller cette fuite en avant ?

Par rapport à ces questions, des critères ont été proposés pour définir ce qui constitue une grande oeuvre d’art : l’expression de sentiments de l’artiste, le plaisir que l’oeuvre nous procure, la vision transcendée de la réalité qu’elle représente, l’habileté technique de l’artiste, la beauté formelle de l’oeuvre, le message moral qui devrait faire de nous des personnes meilleures. Ces critères, proposés sous forme de test, montrent que la majorité des gens estiment que l’essence de l’art est inspiré du Romantisme, mettant en évidence le poids de l’expression personnelle et du plaisir. Intéressant.

Mais ce qui est curieux, ce qu’aucun de ces critères ne met en évidence la communicabilité de l’oeuvre. Avec le 19:30 de la tsr, on se retrouve pourtant devant une des plus larges audiences possibles, on est dans un haut lieu de la communication: la nécessité de se faire comprendre de tous est écrit en lettres dorées sur le frontispice de tout temple de l’info télévisuelle. En proposant quelque chose de quasiment imbitable, Godard fait fi de la nécessité d’être clair et de se faire comprendre. Cette provocation artistique génère alors en nous – c’est peut-être le but -, des réactions très polarisées : « je ne comprends rien, c’est donc de la connerie et du foutage de gueule », « c’est magnifique même si je ne comprends rien ». Une réaction en « j’aime, j’aime pas » qui est quasiment de l’ordre du cerveau reptilien. Mais si on réfléchit un peu plus en allant au-delà de ce stade, on peut s’interroger. Est-ce que je méprise parce que je ne comprends pas? Mon mépris est-il un mécanisme d’auto-défense parce qu’on se sent en déficit de compréhension? Ou est-ce une réaction normale parce que la moindre des choses pour communiquer une vision artistique est que cette vision soit claire et compréhensible? Comment aimer une oeuvre si on ne peut y entrer?

Quelle attitude devant la complexité?Une deuxième série de réflexions peut en outre émerger. Est-ce que vraiment tout est incompréhensible dans ce que Jean-Luc Godard a proposé ou est-ce une généralisation née de l’agacement que ces images peuvent susciter? Chaque spectateur, me semble-t-il, aura compris plus ou moins un truc ou l’autre s’il n’a pas tourné le bouton de sa télé avant la fin. Les possibilités d’interprétations se voient multipliées, les réflexions peut-être aussi. C’est peut-être là un des intérêts du film. La clarté, la transparence, l’évidence qui dominent le monde de la communication peuvent après tout aussi fonctionner comme une idéologie dont on ne se méfie guère. Godard ne dit-il pas que, même informé, « tu n’as rien vu » à Sarajevo (Saïgon, Hiroshima) etc.? Donner une vision du monde est peut-être, dans l’unicité même de cette vision, ne rien voir. C’est du moins un des trucs que j’ai cru comprendre. Une mise en garde journalistique qui, si on la suit jusqu’au bout, peut conduire à ne plus produire de journal télévisé puisque la réalité est toujours multiple de points de vue. Et donc que rien ne serait vrai. Un discours assez à la mode dans l’élite intellectuelle qui n’est pas sans dangers non plus. Mais je m’égare.

Ce que je trouve intéressant – et quand je dis intéressant, je ne dis pas que j’aime – dans le sujet de Godard – pour autant qu’on puisse parler de sujet – c’est la nécessité de l’interpréter, de fourailler l’obscurité pour se faire une idée, qui n’est peut-être ni juste, ni celle à laquelle Godard pensait, mais qui évite dans tous les cas les chemins trop bien balisés de l’évidence.

Si Godard a réalisé une oeuvre, elle n’a en tout cas pas l’aspect fini du diamant poli. C’est plutôt un morceau de charbon. Certains, en y mettant les doigts, y trouveront – peut-être – du diamant brut, d’autres se demanderont toujours s’il vaut bien la peine de s’y salir les mains.

Herman van Breukelen

  • crédit 2e photo: nerovivo sous licence Creative commons
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5 Réponses to “De l’art ou du cochon? Godard au journal télévisé”

  1. patoudoux said

    Très à-propos, Van Breukelen.

    Après avoir vu cet obscur objet de cinéma, j’ai moi-même oscillé entre « foutage de gueule » et « grand art ».

    Foutage de gueule parce que le discours, à première vue, est incompréhensible. A l’heure du JT, où l’on consomme l’information pour la jeter quelques secondes plus tard, il était écrit que Godard ne ferait qu’embrouiller le télespectateur.

    Puis je l’ai regardé une seconde fois et j’ai mieux compris. Le « tu n’as rien vu à Sarajevo » a sonné comme une révélation: Godard fait un exercice qui prouve, noir sur blanc, que la réalité est plus complexe que la grand messe du 19:30 veut nous le faire croire. En même temps, il signifie que la force et la profondeur des images télévisuelles sont bien en-dessous de celles du cinéma. C’est très fort!

    Cela dit, j’ajoute un bémol: si la réflexion sur le fond est intéressante, Godard fait preuve de fainéantise sur la forme: nombre des images qu’il utilise sont tout droit sorties de son fameux discours-fleuve sur le 7e art, « Histoire(s) du cinéma ». Pas très original…

  2. Van Breukelen said

    En somme, s’il y a foutage de gueule, c’est plutôt la télévision que le spectateur qui en est la cible. Très fort de diffuser au 19:30 un truc qui le torpille…
    Bien vu, la reprise des images d’Histoire(s) de cinéma… Encore un foutage de gueule ?

  3. le fureteur said

    Tout regard sur le monde, donc toute image, ne montre qu’un aspect de la réalité, nous dit Godard. Il est impossible de saisir la vie, elle se débat, nous file entre les doigts, poursuit le cinéaste. Et cette conclusion: “le seul grand problème du cinéma, me semble être où et pourquoi commencer un plan et où et pourquoi le finir”.

    Effectivement, la même question se pose avec l’information télévisée: pourquoi montrer ceci et pas cela, pourquoi choisir telle image plutôt que telle autre, etc. En réalité, la première sélection est tout simplement dictée par le choix à disposition, souvent lacunaires, et la seconde répond à une logique de marché, de captation d’audience, ce qui implique de montrer les images les plus spectaculaires ou celles qui charrient le plus d’émotion.

    “Tu n’as rien vu à Hiroshima”, lance Godard. Certains ont vu le magnifique champignon nucléaire, d’autres les centaines de milliers de corps carbonisés, certains ont vu la fin prochaine d’une guerre sanglante, d’autres un crime contre l’humanité. En ce sens, la critique donne à réfléchir.

    Pourtant, le propos de Godard contient un mal insidieux: le relativisme (chacun possède sa réalité et personne n’a raison ou tort). Faut-il abandonner l’image sous prétexte qu’elle ne montre qu’une partie de la réalité? Pourtant, cette réalité, bien qu’imparfaitement représentée, n’existe-t-elle pas vraiment?

    La solution, à mon sens, n’est pas dans le renoncement à l’information, une capitulation que semble prôner le cinéaste suisse, mais dans la multiplication des points de vue, dans leur confrontation et dans l’analyse critique. Ni foutage de gueule, ni grand art: pour reprendre la formule consacrée, le court métrage de Godard pose les bonnes questions mais ne donne pas les bonnes réponses.

  4. blongo said

    Ben dis-donc le fureteur qui fait un commentaire, on dirait du Godard…
    Il est brillant ce renardeau, de même que le Belge et le doux chat.
    Quant à Godard, c’est assurément bien avec du whisky sans glace et une demi-douzaine d’aspirines!

  5. Beulemans brasseur said

    Excusez Beulemans d’encore une fois remuer sa grande gueule. Mais primo, Beleéemsn, l n’en a rien à foutre des intellos prétentieux à la Godard. Deuzio, Belemans, même s’il fait de la bière, il est pas aussi zat que Godard. Troizio, le foutage de geule c’est pas propre à Godard et la télé (jt, tj, srt, tsr comme vous voulez vous autres les suisses) est la seule coupable dans cette affaire: elle est complice con ou incon sciemment du foutage de gueule.
    Enfin, last but not liste comme disent les électeurs déçus, Beulemans préfère Paulette Godard à Jean-Luc. Rien déjà que du point de vue des nichons.

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