La culotte à l’envers

Regards sur notre monde

Oui, ce film est un chef d’oeuvre

Posted by patoudoux sur 2 juin 2008

J’adore le cinéma. Et je considère que cet art, qui a consacré – souvent à raison, parfois à tort – la terminologie de «culture de masse» dès ses débuts à l’aube du XX siècle, est injustement sous-estimé. Un art populaire? Certes, on ne va pas au cinéma comme on va au musée de l’art brut. Mais c’est faire injure à tous ceux qui ont honoré le 7e art, des frères Lumière aux frères Coen (sans oublier, dans un autre registre, les frères Weinstein), que de ne pas le mettre sur un même plan que la littérature ou la peinture.

Le cinéma est un art comme un autre, à la différence peut-être que son évolution est et restera – plus que dans d’autres formes d’art- tributaire de l’évolution de la technologie. On peut en faire tout et n’importe quoi. Mais ce que je retiens du haut de mes modestes 10 ans d’expérience de passionné est le constat suivant: quand il est utilisé par des artistes inspirés, le cinoche confine à l’extase. Je ne connais pas meilleure expérience – intellectuelle, visuelle et sensorielle – que de me plonger dans une salle obscure. C’est ce qui m’a poussé à en étudier l’histoire et l’esthétique dès lors que j’étais sorti de l’âge bête, celui durant lequel on ne s’intéresse à rien (dans mon cas, je ne m’intéressais qu’au football).

Hier soir donc, j’ai visionné, pour la troisième fois en quelques semaines avec toujours la même admiration, «No Country for Old Men» (je vous épargne de la traduction française). Une œuvre des frères Coen, la meilleure qu’ils aient produite à ce jour, bien que leur filmographie soit déjà bien dotée en chefs-d’œuvre (« The Big Lebowski », « Fargo », « Miller’s Crossing » et j’en passe). Adaptation d’un roman de Cormac McCarthy, « No country… » recèle tout ce que le cinéma peut créer de meilleur. Pour la troisième fois donc, j’ai été subjugué par la maîtrise du 7e art et face à cette beauté constituée de 25 photographies par seconde (soit 183’000 photos pour «No country…»), j’en ai presque versé une larme. En voici les raisons.


– Scénario: à ceux qui ont eu l’outrecuidance d’ignorer cette œuvre majeure jusqu’à présent, rassurez-vous je ne dévoilerai pas l’intrigue ici. Mais, dans les grandes lignes, sachez qu’un psychopathe – c’est l’une des innombrables réussites de l’adaptation – poursuit un modeste cow-boy qui a eu le malheur de tomber sur le riche butin laissé à l’abandon après une tuerie entre dealers mexicains. Cette chasse à l’homme se construit en parallèle à l’enquête menée par le vieux sheriff du coin, que les temps modernes ont un peu laissé au bord de la route (et qui a toujours un temps de retard sur les événements tragiques du film). Montage à deux vitesses: la vie texane (et l’accent de circonstance) d’un sheriff désabusé et des scènes d’une incroyable tension, où la violence se déchaîne. Le spectateur se retrouve prisonnier de ces deux mondes, et les respirations ne sont que de courte durée.

– Mise en scène: rarement ai-je vu le majestueux paysage lunaire de l’arrière-Texas filmé de manière aussi magistrale, de nuit comme de jour (au troisième rang dans un cinéma à l’immense écran, je vous garantis que l’effet est saisissant). Dès les premières minutes, on reste bouche-bée devant le panorama proposé. Après « Fargo », les frères Coen prouvent qu’ils sont les maîtres en la matière. A cela s’ajoute une superbe direction d’acteurs (Oscar pour Javier Bardem) et une qualité « hitchcockienne » que je n’avais pas encore décelé chez Joel et Ethan: la capacité à monter des séquences à suspense qui mettent le spectateur dans ses petits souliers (le recours à la sonnerie du téléphone, à deux reprises, est d’ailleurs un clin d’oeil ostensible au maître Alfred).

– bande-son: à défaut d’être très présente, elle est d’une efficacité redoutable. En clair: il n’y a strictement aucune musique, juste quelques notes graves à peine perceptibles dans les moments de tension extrême. Comme quoi il est encore possible de faire du cinéma sans faire du clip vidéo. Une constatation qui est d’ailleurs aussi valable pour le montage, les frères Coen privilégiant les longs plans-séquence et les longs travellings.

– Les rôles secondaires: comme à l’accoutumé chez les Coen, chaque personnage de « No Country… » est taillé au stylet, du malheureux cow-boy (Josh Brolin) au sheriff (Tommy Lee Jones) en passant par le psychopathe Anton Chigurh (Javier Bardem, dont l’Oscar est celui du meilleur second rôle). Mais c’est avec la substance donnée aux petits rôles que les frangins font la différence. Le vétéran du Vietnam Carson Wells (Woody Harrelson), le chauffeur de taxi dont la seule phrase prononcée laisse pantois, le douanier à la gueule hilarante, le jeune et naïf coéquipier du sheriff, etc… Ils marquent tous le récit de leur fugace passage.

– la morale de l’histoire: le frères Coen s’amusent avec brio à brouiller les pistes et à jouer avec le destin. Comme dans « Fargo », toutes les issues semblent condamnées et l’histoire ne peut que partir en couille, quand bien même l’implacable tueur aime jouer la vie de ses victimes à « pile ou face ». Les protagonistes du film tiennent-il leur destin entre leurs mains ou tout est-il écrit d’avance? Le film ne tranche pas clairement et pourrait engendrer un intéressant débat philosophico-mathématique opposant les adeptes du déterminisme à ceux du fatalisme. Las, Laplace et Cicéron sont morts depuis belle lurette…

Pour toutes ces raisons, je considère « No Country for Old Men » comme l’un des meilleurs films de l’histoire du cinéma. Je vous en conjure, matez cette pelloche!

Patoudoux

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Une Réponse to “Oui, ce film est un chef d’oeuvre”

  1. blongo said

    Il paraît que blongo ressemble à Javier, ce qui fait éminemment plaisir. Mais pas à Anton Chigurh, espère-t-il, car ce regard ferait fuir tout le monde dans la vraie vie.
    Quoiqu’il en soit, blongo est pleinement d’accord avec son ami Patoudoux concernant ce film. Quelle majestuosité!
    Et cette arme, quelle beauté; blongo aimerait bien avoir un petit jouet de ce style pour se débarrasser des pigeons qui prennent son balcon pour un terrain de jeux ou pour des toilettes publiques.

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