La culotte à l’envers

Regards sur notre monde

Dans les méandres de l’administration (ou les vertus du fédéralisme)

Posted by le fureteur sur 3 juin 2008

Laissez-moi vous conter cette formidable histoire toute helvétique, dont je suis -excusez-moi- le personnage principal. Il y est question d’administration, de fédéralisme, de police et de justice.

Tout d’abord, une petite mise en contexte. Un changement de législation récent oblige dorénavant les possesseurs d’un permis de conduire pour voiture à demander une autre licence s’ils désirent conduire un scooter de plus de 50 cm3: pas d’examen pratique ni de test théorique, seulement un bout de papier authentifié et huit heures de cours de conduite lors desquelles on apprend à freiner et à slalomer autour de trois cônes. Pourquoi ce changement? Une question de sécurité, diront certains. D’autres -j’en suis, vous aurez compris- estiment qu’il s’agit de financer des administrations sans-le-sou (le bout de papier susmentionné coûte pas moins de 175 francs dans le Jura…*) et de sponsoriser des professeurs de moto-école opprimés par le prix de l’essence (40 francs l’heure de cours, tenu en groupe). Le décor posé, l’aventure peut commencer.

Celle-ci débute non pas avec l’achat du scooter mais avec la demande de permis blanc, le permis d’élève conducteur (bien qu’ayant le permis de conduire depuis plus de huit ans, je dois en effet admettre une baisse de ma condition le temps d’apprendre à jouer du poignet sur le guidon de ma surpuissante machine). Pour obtenir le fameux sésame, il est nécessaire de faire signer par la commune le formulaire ad hoc dûment rempli -histoire, je pense, de ne pas laisser de dangereux sans-papiers rouler sur nos paisibles routes. Comme je venais de déménager et que je n’étais pas encore officiellement enregistré en tant que résident à Renens, je me rends donc gaiement à l’administration communale pour me déclarer en résidence secondaire, mes papiers étant toujours déposés à l’adresse de mes parents. Mais je perds bien vite ma bonne humeur: le service de la population a besoin du bail à loyer, que, bien entendu, je n’ai pas sur moi. Première semaine, premier échec.

Quelques jours passent et je retourne voir l’administration de la ville de Marianne Huguenin, muni, comme la première fois, d’une attestation de domicile fournie par ma commune principale et, comme il se doit, de l’original de mon bail. Je passe rapidement sur le petit accroc provoqué par le premier document susmentionné, cette péripétie administrative n’ayant pas empêché mon enregistrement. (« Votre attestation de domicile comporte la mention « pour formalités » alors qu’elle doit mentionner « pour résidence secondaire à Renens ». Je vous enregistre mais vous êtes prié de bien vouloir nous remettre une attestation correcte afin de vous mettre en règle. » On ne va pas chipoter pour cette minuscule complication: un coup de téléphone, 8 francs dans les caisses communales et c’est réglé.)

Arrive donc le moment de sortir le formulaire de demande de permis. « Et là, c’est le drame! », dirait-on au Groland. Je me vois signifier par la bonne dame en face de moi, d’un calme olympien, que la feuille doit être signée par la commune de résidence principale, non par la commune de résidence secondaire. Là encore, je passe rapidement sur l’absurdité helvético-fédéraliste qui m’autorise à mettre des plaques vaudoises sur mon scooter, à souscrire une assurance pour le véhicule dans ces mêmes contrées, à suivre les cours de conduite dans le canton de mon choix, mais m’interdit de faire signer le formulaire ailleurs que dans ma commune de résidence principale. Deuxième semaine, deuxième échec.

Quelques jours passent avant que, plein de bonnes intentions, je me décide de faire le périple vers mon Jura natal. Trois jours de congé devant moi, largement le temps de passer au bureau communal entre une petite visite chez mes grands-parents et quelques heures de calme dans la maison familiale. J’avais d’ailleurs choisi le jour avec précaution: il faut dire que les services aux citoyens de la minuscule commune dans laquelle j’ai grandi sont ouverts -attention, attention!- trois heures par semaine, mardi soir et jeudi matin. C’est donc avec une joie non dissimulée que je rentre ce mercredi soir, heureux de pouvoir enfin compléter le formulaire en mal de signature depuis près de trois semaines. Las, c’était sans compter sur le sort qui avait décidé de s’abattre sur moi: « le bureau communal est fermé toute la semaine, me dit ma mère. Le bâtiment est en travaux ». Troisième semaine, troisième échec.

Qu’à cela ne tienne, je ne m’avoue pas vaincu. Je sors ma dernière cartouche en mobilisant ma mère, à qui je donne la mission périlleuse -qu’elle accepte- de se rendre à ma place dans le bureau communal fraîchement rénové pour soutirer la griffe qui m’échappe depuis si longtemps, et accessoirement réclamer une nouvelle attestation de domicile conforme aux exigences renanaises. Malheureusement, ma vénérable génitrice est bien plus prompte à accepter la mission qu’à la remplir, et c’est un vulgaire oubli maternel qui ajoute une ligne à la liste de mes déboires, des déboires qui restent pour l’instant sans conséquence. Pour l’instant, j’insiste. Quatrième semaine, quatrième échec.

Cinquième semaine, peu après minuit dans la nuit de vendredi à samedi. Je suis arrêté à un feu rouge avec mon engin lorsqu’un policier zélé me prie de me mettre sur le côté, simple formalité. Papiers du véhicule: en ordre. Permis de conduire: oups! J’essaie d’expliquer à l’agent -entretemps rejoint par un collègue tout aussi zélé mais ô combien plus stupide- que, bien que je n’aie pas sur moi le permis correspondant à mon scooter, ce dernier a toutefois été établi, le jour même ou le jour précédent. En effet, ma mère avait profité de la semaine pour mettre mes papiers en ordre et les envoyer à l’office des véhicules du canton du Jura. Pourtant, après 15 minutes de vérification dans la banque de données de la police, pas trace de mon permis blanc.

Les flics -pardonnez cette familiarité, mais après un quart d’heure d’interrogatoire serré, je peux quasiment dire que nous étions devenus intimes- m’annoncent qu’ils procéderont à une nouvelle vérification la semaine suivante et que je serai dénoncé au juge s’il advenait que je roulais effectivement sans en avoir le droit. Après quelques jours d’attente insoutenable, la sentence tombe: mon permis n’avait pas été établi. Cinquième semaine, cinquième échec. Echec définitif.

Une dernière petite précision, avant de vous laisser. Savez-vous pourquoi ma demande est restée en souffrance? Tout simplement parce que je n’avais joint qu’une seule photo à ma demande et non les deux nécessaires! Il est vrai que cette exigence est « très clairement » inscrite non pas sur le document proprement dit, mais sur l’annexe intitulée « Conditions pour la délivrance d’un permis d’élève conducteur ou d’un permis de conduire », à télécharger séparément. A ma décharge, le canton de Vaud, où, je vous le rappelle, j’ai rempli mon premier formulaire, n’en exige lui qu’une seule. Je me pose d’ailleurs toujours la question de savoir à quoi sert cette deuxième image: pour faire un memory, il eut fallu en demander une supplémentaire, et je ne vois pas l’intérêt de réaliser un gigantesque trombinoscope dans les bureaux de l’administration. Rappelez-moi, à l’occasion, de poser la question à Delémont…

J’ai eu beau expliquer ma situation à l’employé si sourcilleux, faire appel à son immense sollicitude, ce dernier a fait son travail le plus consciencieusement du monde: faisant preuve d’une extrême droiture (et accessoirement d’une extrême impolitesse, mais, une fois encore, je ne m’appesantirai pas sur ce détail), il a refusé d’antidater le document. Notez que, avant de me dénoncer, le policier vaudois avait pris la peine d’appeler l’office des véhicules du canton du Jura, qui lui avait communiqué la seule et unique raison du non-établissement de mon permis. En me dénonçant, il n’a retenu ni les circonstances atténuantes, ni ma bonne foi.

Et maintenant, j’attends la décision du juge. Je risque un retrait de permis et une forte amende. Faute grave, m’a-t-on répété plusieurs fois…

le fureteur

* On remarquera que le canton de Vaud est plus riche: le permis blanc ne coûte que 30 francs, ce qui est bien plus proche du coût réel d’établissement du document (5 minutes et 37 secondes de travail, selon une estimation personnelle).

  • Crédits photos: wvs sous licence Creative Commons
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3 Réponses to “Dans les méandres de l’administration (ou les vertus du fédéralisme)”

  1. dragon buté said

    Le dragon buté que je suis est plein de sollicitude pour notre fureteur bien aimé.
    Il est parfois très fatigant de vivre en Suisse, et en plus ça peut coûter cher.
    Mais je demande (pour une fois, notez!) un peu de compréhension envers notre nation bien aimée, car si elle nous complique ainsi la vie, c’est évidemment pour notre bien et notre sécurité (routière).
    Donc un seul conseil au beau fureteur: relis « 1984 » et tu trouveras l' »illumination »…
    d.b.

  2. Jeannette said

    Sollicitude?! J’aurais peté un câble moi!
    Cette histoire est intéressante car j’ai fait, il y a une semaine de ça, les mêmes démarches administratives, à Zürich, et ça été beaucoup, mais alors beaucoup plus facile: le formulaire pour l’obtention du permis blanc m’a été remis par le garagiste, il a suffit de faire un rapide contrôle de la vue, joindre UNE photo, coller un timbre sur l’enveloppe et c’est tout. Trois jours après je recevais mon permis blanc…
    Vraiment navrée pour toi fureteur.
    See you

  3. […] affaires de mœurs, à des bisbilles partisanes, à de vrais-faux procès économiques ou à nos ennuis quotidiens, on n’a pas le temps de crier à l’imposture. Et pourtant, si un imposteur hante ce coin de […]

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