La culotte à l’envers

Regards sur notre monde

Médias et publicité: plus loin, plus jaune, plus con

Posted by patoudoux sur 1 septembre 2008

Dans le long chemin d’apprentissage qui mène à la reconnaissance du statut de journaliste, la déontologie journalistique est l’un des premiers principes que les détenteurs du savoir – qui sont généralement eux-mêmes des professionnels de la branche – inculquent à leurs ouailles. Et dans ce chapitre, un point important est consacré aux liaisons dangereuses qu’entretiennent les médias et la publicité, principale source de revenu des médias. Quelles sont les limites à ne pas franchir? Qu’a-t-on droit de faire ou, au contraire, quels agissements doit-on bannir? Au vu de quelques exemples observés dans la presse ces dernières semaines, les moeurs et les pratiques changent, les frontières explosent, et tous les moyens semblent bons pour renflouer les caisses des éditeurs de journaux. C’est le moins qu’on puisse dire!

On le craignait à raison: l’arrivée des gratuits sur le territoire romand, comme ailleurs, a contribué à cannibaliser le marché. Très vite, « Le Matin Bleu » et son redoutable adversaire « 20 minutes », prêts à tout pour attirer les annonceurs, ont repoussé les limites. Les fausses « unes », c’est-à-dire une couverture entièrement dévouée à un annonceur, sont devenues monnaie courante. Et puis il y a la mode des « post-it », qui consiste à coller sur la une du journal un autocollant publicitaire, avec très souvent un message hautement philosophique dissimulé au dos.

Mais le pompon, c’est assurément le coup réalisé par « 20 minutes » la semaine dernière: un journal au papier jaune, entièrement à l’effigie d’un nouveau produit lancé par une célèbre marque suisse de boissons de table. Après le rose saumon de la « Gazetta dello Sport », le jaune de « 20 minutes » – avec certes des objectifs abyssalement opposés… Et c’est sans compter les 8 pages de pub – dont une double et la 4e de couverture – dans la même édition du journal consacrées à ladite boisson. Certains y verront un sain dynamisme dans le milieu publicitaire, poussant à toujours plus d’audace. J’y vois un rédacteur en chef avec le pantalon baissé et un Rivella au sérum de soja dans le cul. Les médias ont-ils encore une âme pour se vendre pareillement à la publicité?

Que représente l’investissement d’une telle opération pour un annonceur? Quand on sait qu’une page dans le « 20 minutes » couvrant la seule Suisse romande vaut environ 10’000 francs, vous imaginez ce que doit coûter un journal transformé en citron, qui plus est sur tout le territoire suisse! Voilà donc le nerf de la guerre: les gratuits ont beau annoncer un lectorat en constante croissance, ça ne changera rien. L’élément vital se nomme publicité. C’est le match qu’il faut remporter, alors on est prêt à vendre son âme au diable, à ranger dans le placard ses beaux principes et son éthique journalistique. Bienvenue dans la démesure!

Tiens, en parlant d’éthique journalistique, il existe un journal qui fait plus fort encore que « 20 minutes » – et oui, c’est possible! Notre bien aimé « Matin ». Un journal de boulevard malmené par lesdits gratuits mais qui coûte encore, lui, 2.20 CHF. Cependant, ses pratiques n’ont rien à envier à ses concurrents, bien au contraire! Lundi 25 août, le quotidien romand a donné un parfait exemple de ce que les médias peuvent produire de pire. Il titrait en première page: « Du Ragusa noir, révolution à la chocolaterie de Bloch ». Avec évidemment un emballage de Ragusa occupant une bonne moitié de la page. Les superlatifs ne manquent pas: « barre chocolatée révolutionnaire », « révolution de palais ». Ah bon? Soit dit en passant, Abdellaziz* vient de lancer en catimini un chocolat noir aux amandes – excellent! -, Marc-André* a décliné son Kevin* en noir, etc. Le chocolatier de Courtelary ne fait que suivre une tendance et le goût toujours plus prononcé des consommateurs pour le chocolat « plus intense ».

Alors quoi? Ce n’est pas tant le reportage dans la chocolaterie de Courtelary, dans une double page à l’intérieur du journal, qui est condamnable – nous montrer comment se fabrique le chocolat a valeur de reportage intéressant -, mais bien la « une » qui fait l’apologie d’une marque de chocolat, visuel à l’appui. Une telle pratique fait voler en éclat tous les principes déontologiques que les médias se sont imposés durant des années. Et dont les grandes lignes ont été énoncées en 1972 à Munich dans « La déclaration des devoirs et des droits des journalistes ». Au vu des dérives actuelles, un petit rafraîchissement de la mémoire s’impose. Le point 10 de la déclaration nous concerne en effet tout particulièrement: « s’interdire de confondre le métier de journaliste avec celui de publicitaire ». Avec une directive importante qui précise qu’il faut « séparer la partie rédactionnelle de la partie publicitaire », sachant que « la transgression intervient lorsque la mention d’une marque ou d’un produit, ou la répétition de la mention, ne répond pas à l’intérêt public légitime ni à l’intérêt des lecteurs à être informés ». On sait l’amour que les Suisses portent au chocolat, mais de là à dire que l’arrivée du Ragusa noir est d’un intérêt public légitime…

Je ne peux m’empêcher de sourire en posant cette question: qu’ont pensé les stratèges de Rivella, eux qui ont épuisé la quasi totalité de leur budget marketing annuel pour se payer un journal jaune, lorsqu’ils ont découvert que Ragusa bénéficiait de la couverture de l’un des journaux les plus lus de Suisse sans débourser le moindre centime? Maigre consolation, ils ont dû se contenter, au lendemain de l’affaire Ragusa, d’un article promotionnel en page 11 du même « Matin ». Précision: les deux articles ont été écrits par deux journalistes différents, ce qui nous fait déjà deux professionnels qui ont perdu toute leur crédibilité… Non mais franchement! Le Matin a-t-il donc si peu de « story » à raconter qu’il se résigne à devenir un journal de consommation (et de communication)? Pas étonnant qu’Edipresse supprime des emplois, alors que son journal phare fait de la publicité gratuite!

Dans ce combat permanent entre les communicants et les communiqueurs, qui traîne les médias dans la boue, il faut toutefois reconnaître que la tâche des premiers n’est pas aisée face aux velléités des seconds. Ces derniers s’insinuent partout, sur tous les supports, et le quidam est assailli de messages publicitaires. D’autant plus que même de vils et fourbes particuliers s’y mettent, à l’image de Thierry* qui a trouvé le moyen de s’insinuer dans la publicité elle-même en s’arrogeant le nom d’une chaise vendue par une célèbre marque de meubles scandinave (photo ci-contre). Manquerait plus que des marques se mettent à donner leur nom à des stades de foot, et l’on aurait atteint un point de non-retour…

* prénom fictif

Votre bien aimé Patoudoux

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6 Réponses to “Médias et publicité: plus loin, plus jaune, plus con”

  1. Beulemans said

    Eh bien Beulemans qui a bien un rapport avec la chaise mais qui ne fabrique que cette boisson brune ou jaunâtre plus ou moins moussue à base de houblon fermenté (ça est politiquement correct, une fois!) va se payer une page publicitaire où son nom sera marqué sur la photo d’un cercueil. Ni vu ni connu : ça est une pub surliminale si tu veux…

  2. blongo said

    Ah la marquise de Matin-Merteuil et le vicomte de Valmont-Rivella, une liaison qui pourrait inspirer l’histoire littéraire… Blongo se demande néanmoins s’il y a aussi coucheries dans ce cas-là. Car chez Laclos, ça couche tous azimuts pour obtenir toutes les faveurs désirées. Et je vois bien un réd’chef verreux et un publicitaire avide tendrement enlacés pour sceller le pacte économico-économique.

  3. Coquelicot said

    Faut pas charrier, Patoudoux !

    Faut pas tout critiquer cher ami, même si tu n’est « pastoudoux » !

    Il me revient à la mémoire – et Coquelicot a une grande mémoire – il me revient donc le souvenir d »une « UNE » de Libé imprimée couleur pourpre cardinalice et nantie du titre suivant : « Vade retro Papanas » !!

    C’était il y a longtemps, c’était le Libé que je lisais ; j’ai cessé de le lire depuis longtemps. J’aime pas la presse à Rothschild !

    Comme on dit au Pays de Beulemans – de la brasserie du même nom – je ne veux pas payer pour les couilles du pape !

    Contrairement à ce que tu écris, cher Pastoudoux, je suis tout à fait favorable à ce que les marques donnassent, les connasses, leur nom aux stades !

    De la sorte, lorsque les supporters gorgés de bière à bon marché – pas celle de Beulemans, bien sûr – lorsqu’il adviendra que ces crétins s’étripassent, cela fera une contre-pub d’enfer.

    Je vois d’ici la « UNE » de « 20 minutes à perdre » le lendemain : « CENT VINGT MORTS AU STADE BUDWEISER LA BIÈRE MISE EN CAUSE » … on peut rêver, non ??

    Je vois aussi fort bien : « LE STANDARD DE LIÈGE JUBILE AU STADE JUPILER », joli, non ?? C’est ça le « sens du titre » Patoudoux ! On l’a ou pas mais, quand on l’a, c’est pas de la petite bière !

    Face à un pareil titre, Pépin d’Héristal (ou Herstal si tu veux) mort à Jupille, grand père de Charlemagne, sortirait de sa tombe, hors de lui (et de sa tombe), sa francisque à la main pour trancher dans le vif comme le fit son rejeton pour apprendre la charité chrétienne à (environ) 40.000 saxons qui pratiquaient encore un culte celtique, les gougnafiers !

    Ce qui nous ramène au sacre dudit rejeton (en 800 à Rome comme les cloches), à la pourpre (du sang saxon) et aux papes et à leurs « couilles ».

    Tu vois, Patoudoux jusqu’où m’entraîne ta prose ?

    Jamais Chimay, Orval ou Rochefort, mes trappistes préférées ne produiront pareilles extrémités, putain de moine, trappiste ou non ! N’est-ce pas Beulemans ?

    Alleie, à la bonne vôtre, une fois …et plus si affinités !

    Guy Dutron

  4. patoudoux said

    “CENT VINGT MORTS AU STADE BUDWEISER LA BIÈRE MISE EN CAUSE”: je n’y avais pas pensé, mais il est vrai que ce serait d’une ironie assez cabotine…

    Guy Dutron prend les choses avec philosophie, c’est peut-être là que réside la clé du relativisme face à ce monde médiatique si déviant!

  5. Beulemans said

    Oué Coquelicot! ça est terrible: tu as encore une fois raison. Pour la petite histoire, même si ça dévie du sujet, sache que si Beulemans n’a jamais fabriqué de la Trappiste ça est par pur anticléricalisme. Amitiés, camarades!

  6. Coquelicot said

    Je suis d’accord – Beulemens de la brasserie du même nom – et je te comprends ; moi aussi je suis aussi anticlérical que toi et comme disait Tonton Georges « Je crie à bas la calotte à m’en faire péter la glotte ».

    Et puis, je ne supporterais pas la robe de bure …ça gratte ! Pour les « burettes », faut voir, ça dépend de la Dame !

    En revanche, sans être croyant, il n’est pas interdit de consommer abondamment les diverses Trappistes dont celles que je cite …par pure charité chrétienne, évidemment ! Et aussi pour sauvegarder les espèces en péril.

    Tempête dans un bénitier

    Tempête dans un bénitier
    Le souverain pontife avecque
    Les évêques, les archevêques
    Nous font un satané chantier

    Ils ne savent pas ce qu’ils perdent
    Tous ces fichus calotins
    Sans le latin, sans le latin
    La messe nous emmerde
    A la fête liturgique
    Plus de grand’s pompes, soudain
    Sans le latin, sans le latin
    Plus de mystère magique
    Le rite qui nous envoûte
    S’avère alors anodin
    Sans le latin, sans le latin
    Et les fidèl’s s’en foutent
    O très Sainte Marie mèr’ de
    Dieu, dites à ces putains
    De moines qu’ils nous emmerdent
    Sans le latin

    Je ne suis pas le seul, morbleu
    Depuis que ces règles sévissent
    A ne plus me rendre à l’office
    Dominical que quand il pleut

    Il ne savent pas ce qu’ils perdent
    Tous ces fichus calotins
    Sans le latin, sans le latin
    La messe nous emmerde
    En renonçant à l’occulte
    Faudra qu’ils fassent tintin
    Sans le latin, sans le latin
    Pour le denier du culte
    A la saison printanière
    Suisse, bedeau, sacristain
    Sans le latin, sans le latin
    F’ront l’églis’ buissonnière
    O très Sainte Marie mèr’ de
    Dieu, dites à ces putains
    De moines qu’ils nous emmerdent
    Sans le latin.

    Ces oiseaux sont des enragés
    Ces corbeaux qui scient, rognent, tranchent
    La saine et bonne vieille branche
    De la croix où ils sont perchés

    Ils ne savent pas ce qu’ils perdent
    Tous ces fichus calotins
    Sans le latin, sans le latin
    La messe nous emmerde
    Le vin du sacré calice
    Se change en eau de boudin
    Sans le latin, sans le latin
    Et ses vertus faiblissent
    A Lourdes, Sète ou bien Parme
    Comme à Quimper Corentin
    Le presbytère sans le latin
    A perdu de son charme
    O très Sainte Marie mèr’ de
    Dieu, dites à ces putains
    De moines qu’ils nous emmerdent
    Sans le latin

    Je t’autorise à dire trois pater et deux Ave, en mon nom, sur la tombe de l’auteur : au cimetière du Mont Saint Clair, à Sète !

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