La culotte à l’envers

Regards sur notre monde

Comment vieillir de 50 ans en quelques minutes?

Posted by blongo sur 5 septembre 2008

Grmml, bon dieu de petits os pas assez résistants...

Grmml, bon dieu de petits os pas assez résistants...

Avez-vous déjà songé qu’il est tout à fait possible de vieillir de cinquante bonnes années en quelques minutes à peine? Une machine à voyager dans le temps qu’on ne souhaite à personne mais qui fait tout de même réfléchir sur le statut de nos aînés et sur leurs difficultés dans la vie de tous les jours, même si eux ont heureusement eu le temps de s’y habituer quelque peu…

Si votre blongo vous raconte cela, c’est qu’il a fait bien malgré lui une telle expérience. Suite à un malheureux événement qu’il ne souhaite pas rappeler ici, ce blongo maladroit s’est retrouvé avec deux os d’un pied en petites miettes. Opération et interdiction de poser le pied durant six semaines avec tous les tracas qui s’ensuivent. Et si ces lignes ne se veulent pas une plainte abrutissante, l’expérience a tout de même démontré que deux minuscules os cassés et un pied à l’arrêt font vieillir de cinquante ans dans la vie quotidienne. Lenteur, dépendance, maladresse, peur, plaintes, extrême prudence, queltempsfaitilite aiguë et autres en témoignent.

Premièrement, il faut prendre en considération un ralentissement aussi drastique que surprenant du rythme de vie. Avec une jambe immobile et gauche, tout prend un temps fou: se lever du lit, 2 minutes, un petit besoin matinal, 5 minutes, une douche bancale, 20 minutes, aller chercher le courrier dans la boîte aux lettres, un quart d’heure, se préparer un petit repas surgelés, 30 minutes. Et cela sans compter la visite au petit troquet du coin, à 4 minutes chrono en temps normal, il faut désormais près de 2 heures aller-retour.

L'Everest de l'éclopé

L'Everest de l'éclopé

De plus, le troquet en question, on le voit tous les jours sans jamais prendre le temps de s’y arrêter. Là, on le prend, parce qu’on est épuisé du voyage aller et parce qu’il faut bien rentabiliser cette dépense d’énergie. On se retrouve donc à lire le journal, à boire un café, à cocher une grille de loto et à épier discrètement la foule attablée aux environs. Et à considérer ces gens, on se sent tout poupon au milieu d’une armada de séniors, en évitant toutefois de s’attarder sur les malheureux pochtrons du coin. Et on se retrouve vite à parler du soleil et des vilains nuages menaçants qui approchent avec une voisine de table, puis de son fils qui ne vient pas la voir et finalement de cette insupportable voisine qui fait du bruit tard le soir. Mais on s’en fiche, on a le temps, tout le temps, avec cette mise à la retraite forcée durant un mois.

Et, comme tout bon papy ou mamie, on se plaît à être dépendant, tout en râlant sans cesse de ne plus pouvoir rien faire tout seul. On aime être véhiculé à travers le pays en contemplant béatement le paysage, mais on regrette ce bon vieux temps où on pouvait rouler à toute allure sur l’autoroute. On aime voir un être dévoué concocter de bons petits plats, mais on aimerait pouvoir saler à sa guise directement dans la casserole et tremper le doigt dans sa propre sauce onctueuse. On apprécie infiniment de pouvoir éviter de claudiquer jusqu’à la cuisine pour avoir un verre d’eau, servi sur un plateau par le même être dévoué, mais on se dit que quand même, bon dieu de bon dieu-quelle saleté de cassure-y’en a marre à la fin-&*££&%ç »*%& de m., ça serait beaucoup plus simple d’aller le chercher soi-même.

Autre signe de cette prise d’âge aussi rapide qu’inattendue, on devient d’une prudence si extrême qu’elle tend à la phobie du simple pas. On a peur de poser le pied, on craint un parent maladroit qui s’approche trop près de votre membre inférieur droit, on devient anxieux en apercevant un bout de papier traînant au sol, assurément aussi dangereux qu’un carton de peaux de bananes, on se dit que la salle de bains est immanquablement et irréversiblement devenue une patinoire qu’il faudra affronter bravement, sac poubelle coincé sur le pied, pour tenter de retrouver un semblant de propreté. On se dit que bouger ne serait-ce qu’un orteil de son pied blessé équivaut à une ascension de l’Everest sur les mains.

En fait, tout le quotidien d’un unijambiste forcé, du moins au début, quand il n’a encore pas l’habitude, est celui d’un sénior. Ainsi, on utilise un verre à dents, car se pencher directement sous le robinet relève de l’exploit de funambule. On doit mettre une énorme serviette sur sa chemise au moment des repas, car on est installé tout de travers sur sa chaise et la sauce bolognaise prend invariablement un chemin non souhaité, rougissant sadiquement le blanc de votre vêtement. On regarde des niaiseries à la TV l’après-midi (sans aller jusqu’à Top Model, car c’est là la dernière étape avant l’asile) avec une attention très soutenue. Le fait d’admirer les déboires de Brandon et Brenda ou ceux de Herr Inspektor Derrick devient palpitant quand on a le temps, même si on connaît déjà tout de leurs vies trépidantes.

Une escapade vers l'âge avancé

Une escapade vers l'âge avancé

Heureusement, il reste des signes positifs, annonciateurs de jours meilleurs et pas si lointains, d’une jeunesse retrouvée. Par exemple, on se refuse à aller investir le bus tôt le matin alors qu’il est bondé de travailleurs et d’étudiants. On évite aussi d’aller faire la queue devant le supermarché en attendant l’ouverture ou d’aller faire ses courses alors que les mêmes travailleurs sont obligés de promener leur caddy à cette heure-là, un vendredi à 17h par exemple. On savoure encore avec plaisir un, puis deux, trois et quatre verres de bon vin sans avoir tous les maux du monde. On ne s’endort pas sur le canapé avant même le début du TJ. On croque à pleines dents dans une pomme sans crainte de fendiller son dentier. Autant d’indices que tout n’est pas perdu.

En conclusion, cheville cassée rime avec dépendance et crispation, mais pas encore avec prise d’âge irrémédiable. On sait que cet amorphisme vieillissant ne durera qu’un temps bien déterminé, mais on entrevoit tout de même déjà les rides de l’avenir. On peut s’imaginer ce que notre quotidien sera fait, d’ici une cinquantaine d’années. Et si on aime certains aspects, d’autres font vraiment très très peur.

blongo éclopé

Crédits photos: D.Paquet, echan et jikamajo sur flickr

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2 Réponses to “Comment vieillir de 50 ans en quelques minutes?”

  1. Beulemans said

    Oué oué… Beulemans qui est plus près de la porte de sortie que de la porte d’entrée mesure déjà le danger. Il semble même que son gosier soit moins en pente ce qui est un réel handicap pour un brasseur. Tu sais une fois de quoi Beulemans a peur? Eh bien, ça est de perdre la vue et de ne plus distinguer une brune d’une blonde.Parce qu’on a beau dire quavec l’âge la baise baisse, mais la vue aussi…

  2. […] y a quelques temps, j’avais écrit ici la douloureuse expérience de perdre une cinquantaine d’années en quelques instants. Heureusement, j’ai retrouvé […]

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