La culotte à l’envers

Regards sur notre monde

Dieudonné, sans laisse, lasse et Desproges nous manque

Posted by Van Breukelen sur 29 décembre 2008

h_9_ill_724056_dieudonneJe lis dans Le Monde un titre qui devrait être accrocheur mais ne l’est plus vraiment: « Dieudonné dérape une nouvelle fois ». D’accord, mais dire déraper présuppose que l’on se trouvait préalablement sur la ligne droite. Or, Dieudonné a quitté la route depuis un moment.

Dieudonné donc, humoriste de son état, a jugé drôle de remettre au négationniste Robert Faurisson, condamné à de multiples reprises pour avoir contesté un crime contre l’humanité, le prix de l’infréquentabilité et de l’insolence.  Le « prix » a été apporté par un technicien, déguisé en déporté avec étoile jaune, son « habit de lumière ». Dans le public,  selon Le Parisien, Jean-Marie Le Pen, parrain de la fille de Dieudonné, épisode sur lequel je n’épiloguerai pas tant cela m’énerve d’instrumentaliser ainsi un bambin, et toute une galaxie d’extrémistes de droite. Pour accompagner tout cela, des applaudissements, des huées contre les médias bien-pensants et des piques lancées à deux reprises contre « des milices sionistes » ou les « milices d’occupation israéliennes ».  Je vous laisse juge de la drôlerie du truc et de l’ambiance.

La provocation est calculée, filmée, préparée, et Dieudonné annonce déjà qu’il s’agit d’un « coup d’enfer » dont tous les médias parleront le lendemain. La vidéo qui témoigne de ce moment est extrêmement révélatrice, tout en faisant froid dans le dos. 

desprogesbmpTrès révélatrice, parce qu’elle montre un homme conscient des limites qu’il entend transgresser tout en s’abritant derrière un mantra plusieurs fois répété au cours du 8 pénibles minutes de la vidéo : « liberté d’expression ». Du coup, cette « performance » qui n’en est pas une – Dieudonné convoque un pseudo-historien dont les thèses ont été prouvées comme fausses, il ne se met pas vraiment en danger, il ne prétend pas vouloir être vraiment drôle et  il cède à la facilité de faire un coup de pub malsain à petit prix – relance une fois de plus le débat sur la liberté d’expression en des temps très politiquement corrects.

Il fut des temps pas très lointains où l’humour pouvait être méchamment corrosif. Depuis Hara-Kiri en 1970 (« Bal tragique à  Colombey : 1 mort ») jusqu’à Desproges (« On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle. Vous pouvez rester. N’empêche qu’on ne m’ôtera pas de l’idée que pendant la Seconde Guerre Mondiale, de nombreux Juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi »), l’humour faisait vibrer comme un cristal frotté avec de l’eau notre conscience démocratique. L’humour dérangeait et interrogeait nos limites. Et il est vrai que l’humour de ce début de siècle est loin d’avoir la même portée.

Le sketch de Desproges que je viens de citer en plein 1984 du triomphe de SOS-Racisme et du Live Aid se différencie de la pantalonnade de Dieudonné sur bien des plans. D’abord le talent. Il ne suffit pas d’être un provocateur, c’est donné à tout le monde, il faut encore provoquer avec talent. Dieudonné, c’est Madonna qui embrasse à pleine langue Britney Spears : un coup facile, pas cher et qui rapporte gros. Desproges, en retournant comme une veste la lecture de l’histoire, les Juifs hostiles au régime nazi, montre toute la finesse de celui qui caricature, c’est-à-dire qui accentue les traits et qui par là-même déclenche le rire malgré soi, malgré la gêne issue du tabou qu’on chatouille. Un coup extrêmement difficile à jouer et qui aurait pu coûter cher. Chez Dieudo, il n’y a pas d’accentuation, car il n’y a pas de traits au départ: il se contente d’affirmer au premier degré au lieu de suraffirmer au second degré. Du coup, il est pris au sérieux (un comble pour un humoriste) par toute une clique d’extrême-droite et suscite tant le dégoût des intellectuels que les amalgames les plus débridés (voir les commentaires du billet de Pierre Assouline auquel je viens de faire référence). Comme le dit joliment ce commentaire sur le site du Monde : « La provocation a du sens quand celui qui la produit peut se dédouaner de toute ambigüité et use habilement de l’effet sans adhérer au fond de sa farce. »

Ensuite, Dieudonné et Desproges se différencient par leur conception de la liberté d’expression. Le premier la brandit à l’américaine: on peut rire de tout, aucune laisse ne doit m’attacher. Le second marque les limites: on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. La dignité d’autrui est aussi un droit universel, et Desporges avouait dans son célèbre réquisitoire des flagrants délires en présence du même Le Pen, que la compagnie d’un stalinien pratiquant le mettait rarement en joie. A force de vouloir briser les limites, Dieudonné relâche la bride et permet aux haineux et exaltés de tout poil de délirer; il autorise le laisser-dire et le laisser-faire et compte même sur le scandale que cela provoquera pour se faire de la publicité à bon compte. Mais, cela est significatif, le débat ne porte plus sur le rire – puisque rire il n’y a pas eu – mais sur le droit à la parole alors que Desporges interrogeait les limites du rire dans un contexte de droit à la parole. Dieudonné revendique des droits, Desproges rappelle que les droits impliquent aussi des devoirs et que la démocratie n’a pas de sens sans régulation. Comme dit plus haut, l’un a un talent comique difficilement égalable, l’autre est un triste clown.

Van Breukelen

Publicités

13 Réponses to “Dieudonné, sans laisse, lasse et Desproges nous manque”

  1. Beulemans said

    Beulemans serait prêt à la buter, le Dieudonné, à le descendre comme ça, paf. Mais c’est impossible de descendre un mec de ce genre-là puisqu’il a déjà atteint les bas-fonds et que descendre plus bas que les bas-fonds… Si seulement ce mec était soluble dans l’alcool…

  2. patoudoux said

    En fervent défenseur de la provocation et de l’humour noir, j’ai longtemps défendu Dieudonné. Son dernier spectacle, « J’ai fait l’con », je l’ai vu et apprécié, même s’il n’égale pas d’autres sketches écrit par le passé – Dieudo restera pour moi un des meilleurs humoristes avec Coluche et…Desproges. Sauf qu’à Neuchâtel, je n’ai point vu de Robert Faurisson sur la scène ou autres Jean-Marie Le Pen dans les gradins…

    Mais à Paris, à vouloir trop tirer sur la corde, Dieudo a atteint le Zénith (facile) de la provoc’ et – surtout – du mauvais goût. Je suis bien désarmé pour expliquer un tel acte. Cette fois ça dépasse mon entendement…

    Cela dit, analyse très pertinente cher Breukelen. Je suis tout à fait d’accord: dans le cas Dieudo-Faurisson-Le Pen qui nous occupe, la provocation est tellement grossière qu’elle n’a plus de sens. Parfois je me demande: Dieudonné restera-t-il dans les mémoires comme étant un héros humoristique, un héraut de la provocation que personne n’a jamais réussi à censurer? C’est peut-être là la quête suprême de Monsieur M’bala M’bala.

  3. Coquelicot said

    D’accord avec tes « bas-fonds » Beulemans !! Ce que je crois – et en ce sens l’opposition avec Desproges est éclairante – c’est que si Desproges érigeait la provoc en Art, Dieudonné en a fait un créneau : un créneau publicitaire !! Il n’est donc pas étonnant de retrouver Le Pen et ses sbires à ses côtés : Le Pen fait la même chose !! A chaque fois que son étoile pâlit, vous pouvez compter sur l’ex tortionnaire toujours borgne pour sortir un grosse provocation ou une grasse plaisanterie scatologique.

    Or, pour que ce petit jeu marche, il faut qu’on en parle. Face à une telle tactique publicitaire, la seule réponse me paraît être le boycott total de M’bala M’bala.

    Je sais que c’est un peu utopique mais si on n’en parlait pas, la tactique Dieudonnesque s’effondrerait comme un trou …noir
    Guy

  4. Beulemans said

    Oui coquelicot, d’accord avec ta suggestion de boycott mais par quels moyens? M’bala M’bala est un poids lourd. Son infrastructure est autrement plus importante que le misérable organigramme de la brasserie Beulemans sais-tu.

  5. dragon buté said

    Tout cela est vide de sens, vide de potentiel comique et vide d’une certaine humanité qu’on espère encore vivante.
    Mais ce que je me demande, c’est quel sera le prochain « coup » médiatique de cet espèce de dégénéré… la prochaine fois, peut-être fera-t-il monter sur scène un rescapé des camps pour que le public lui lance des ordures? je ne sais pas, mais Dieu ce que j’aimerais ne plus jamais entendre parler de ce con.
    Dragon.

  6. Coquelicot said

    Cher Beulemans,

    Je sais bien que le boycott est difficile c’est pour cette raison que j’ai utilisé le mot « utopique ».

    Pourtant, face à ce genre de provocation qui n’a pour but que de « faire parler », la seule réponse adéquate serait LE SILENCE !!
    Mais, je sais bien que ça ne se fera pas ! Les associations s’emparent de l’affaire, la presse relaie et, finalement, c’est ce que souhaite le provocateur.
    Complètement d’accord avec le Dragon pas si « buté » qu’il n’y paraît ! Le risque, avec la provoc, c’est l’escalade !!!
    @+
    Guy

  7. Beulemans said

    C’est vrai, Coquelicot que Dragon n’est pas buté. Mais si seulement Dieudonné pouvait l’être! Mais par qui? Mine de rien comme dirait mon ami Caran d’Ache, au-delà de l’affaire en soi, on touche à un problème essentiel qui est le rôle que la presse joue ou doit jouer malgré elle! Le con de M’bala veut qu’on parle de lui et la presse fait son jeu. Mais si la presse se taisait, elle ne remplirait plus son rôle d’information. Beulemans trouve que ça est à la fois kornélien et cafkaien ou le kontraire…

  8. Beulemans said

    Lu sur LePost ce matin:
    Question:

    Je suis le célèbre animateur d’un jeu télévisé,

    J’ai été condamné à un an de prison avec sursis et 150.000 francs d’amende pour fraude fiscale en 1994!

    En 2005, je me serais fait arnaquer de 450 000€ en billets de banque lors d’une tentative de blanchiment en Suisse!

    Et j’étais vendredi au Zénith lorsque l’humoriste Dieudonné a remis sa décoration au négationniste Faurisson, comme l’a remarqué Le Journal du Dimanche.

    Je suis… oh oui,oui,oui, je suis…

  9. Coquelicot said

    Dis donc Beulemans, t’as pas fini avec tes devinettes ? Après le réveillon, ça fatigue le bulbe déjà embrumé !!

    M’enfin, comme dirait Gaston, on va faire un effort !! A mon avis, il pourrait s’agir d’un homme, encore jeune , propre sur lui au delà de tout !! Du genre dont les belles mères rêvent comme gendre ….mais non, c’est pas Drucker !! Arrêtez de souffler des âneries !!

    Moi, je mettrais bien une action Fortis (moins d’un Euro …rassurez-vous); zéro euro nonante deux exactement à la dernière clôture du Bel20 !! Je mettrais bien cette misère, donc …sur Julien Lepers.

    L’homme qui est à la culture ce que le Quid est à l’Encyclopédia Universalis !!

    Un peu creux, aussi, comme certains des tonneaux de la Brasserie Beulemans … Lepers ….vous ne voyez pas ??? Tant pis, elle était pas terrible de toute manière !!

    Z’ont pas de pot, les « Juju » en France en ce moment !!

    Bonne nuit
    Guy

  10. […] Dieudonné, sans laisse, lasse et Desproges nous manque […]

  11. Onasis said

    Desproges le chouchou du peuple.

    Desproges m’a toujours lassé, ses bons mots bien-décalés-comme-il-faut d’écolier caustique manquent de sublime extraverbal que pouvaient atteindre un Devos ou même un Dieudonné sur scène. A trop triturer le langage, on le rend filandreux. Et moi j’aime pas. J’aime quand c’est frais et croquant, profond et léger à la fois. Desproges c’est du bourre-cousin.

    Et puis moi les ados pas finis qui ont un problème d’ordre sérotonique avec la mort ça m’emmerde, qu’ils aillent se libérer un peu chez les bouddhistes plutôt que tergiverser de long en large sur la mort qui n’existe pas (de notre vivant).

    Desproges l’humour pour angoissés. Desproges icône nationale. La France pays d’angoissés ?

  12. Onasis said

    Allez allez, arrêtez cette mascarade et avouez avec moi : Desproges c’est convenu.

  13. Coquelicot said

    Oui, ben moi, j’aimais Desproges !!

    Un type qui a dit (à peu près) : « Je sors de chez mon pneumologue qui m’a appris que j’avais un cancer du poumon ; je suis alé chez l’écailler du coin et j’ai mangé un tourteau ; ça fait un partout »…..çui qui a dit ça ne peut-être totalement mauvais !!

    Bonne nuit
    Guy

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :