La culotte à l’envers

Regards sur notre monde

Et le conditionnel, bordel ?

Posted by Van Breukelen sur 13 février 2009

liesJ’utilise rarement un juron dans mes articles, mais quand même, il y a des trucs qui m’énervent beaucoup et qui justifient ce titre dont la basse vulgarité est compensée par un effet de rime qui me vaudra, j’espère, votre pardon.

A l’inverse de ce que l’on recommande dans les écoles de journalisme, je ne vais pas aller tout de suite au fait même et vous imposerai un détour historique que je crois révélateur. Suivez-moi.

L’affaire du RER D, vous vous souvenez ? Il y a quelques années de cela,  en juillet 2004, une jeune femme a affirmé avoir été violée par six banlieusards devant des passagers passifs et sous des insultes antisémites car les violeurs la croyaient juive. Tout cela avait été rapporté ainsi par Libération:

Antisémitisme

Violentée devant des passagers passifs

Une jeune femme de 23 ans, accompagnée de son bébé de 13 mois, a été agressée vendredi dans le RER au nord de Paris, par six banlieusards qui la croyaient juive.

Il se trouve que l’agression était complètement imaginaire et que les médias ont dû se confondre en excuses pour avoir pris la parole de la jeune femme comme vraie. L’histoire était tellement effroyable qu’elle en devenait intéressante et même crédible. On notera que Libération ne met pas de conditionnel dans son sous-titre, donnant ainsi à l’histoire le poids de la vérité quand bien même l’article continuait par :

Les enquêteurs de la police judiciaire de Versailles (Yvelines) assuraient, hier, ne disposer que de son unique témoignage pour tenter de retracer l’agression d’une «petite Blanche lambda de 23 ans avec son bébé». «Aucun autre témoin ne s’est signalé, s’étonnait un haut responsable de la SNCF. Ni physiquement dans les gares, ni par téléphone, ni aux bornes d’appel situées sur les quais.»

Autrement dit, il n’y avait d’autre source de vérité que les propos tenus par la jeune femme.  En guise de circonstances atténuantes, on peut évidemment se dire « Mais qui irait imaginer un truc pareil ? ». Cependant, la règle cardinale du journalisme est de recouper les sources. Ce qui n’était pas le cas ici. Un conditionnel dans le sous-titre aurait été le minimum déontologique à attendre.

Mais les médias oublient vite. Ce vendredi, la Suisse a été secouée par une autre affaire. Une femme, d’origine brésilienne, dit avoir été agressée par des skinheads qui lui ont gravé à coup de cutter sur les cuisses le sigle du parti populiste UDC, ou SVP en allemand. Elle dit aussi en avoir fait une fausse couche. Aussitôt, Le Matin rapporte :

Lacérée au cutter

Une Brésilienne agressée par des néonazis à Stettbach (ZH). Enceinte, elle perd ses jumelles.

Une jeune juriste brésilienne rentre chez elle après une journée de travail dans une multinationale danoise lorsqu’elle est attaquée à coups de pied par trois skinheads, qui lui tailladent les initiales SVP (UDC) sur tout le corps. Cette scène de torture rapportée par la victime s’est déroulée lundi soir sous des arbustes proches de la gare de Zurich-Stettbach. Son atrocité monte encore d’un cran avec une fausse couche: Laura O. attendait des jumelles et devait se marier le mois prochain avec un économiste suisse.

L’histoire fait froid dans le dos. Elle est agrémentée d’une photo authentifiant le truc. 24 heures plus tard, on découvre cependant que la femme n’était pas enceinte et qu’elle se serait même vraisemblablement auto-mutilée (je renvoie ici où je note avec plaisir le point d’interrogation et le conditionnel).

Une nouvelle fois, la scène avait été rapportée par la victime  seule et n’offrait aucune autre preuve. Un minimum de prudence aurait dû imposer le conditionnel, d’autant que chat échaudé est en principe censé craindre l’eau froide. Mais c’est tellement moins vendeur, hein ? Du coup, le mal est fait, les messages de haine des anti-UDC à l’esprit peu critique ont circulé et s’en prennent désormais plein la figure, les journalistes sont à nouveau au centre de la cible, le Brésil s’émeut de la situation et considèrerait la Suisse comme dangeureuse, etc.

Je comprends l’instinct médiatique qui se précipite sur l’histoire qui nous fait frémir, qui nous touche de près, mais il y a un autre instinct médiatique qui devrait compenser celui-là à force de l’enseigner dans les écoles de journalisme : celui de la prudence, du fact-checking à l’américaine, qui n’aurait coûté pas grand-chose sinon un changement de temps verbal. Le journalisme est tellement malmené  ces temps qu’il n’avait pas besoin de donner du grain à moudre aux vilipendeurs de toute espèce.

Van Breukelen

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3 Réponses to “Et le conditionnel, bordel ?”

  1. Beulemans said

    Peut-on dire sans frémir que la bière Beulemans SERAIT meilleure qu’une Duivel ou une Mort Subite?

  2. Coquelicot said

    Au conditionnel, évidemment, Beulemans, de la brasserie du même nom, SERAIT en permanence sous l’emprise d’un état alcoolique que cela ne m’ETONNERAIT pas plus que ça !!!

    Cela étant dit : je BOIRAIS volontiers une Duvel (et non une « Duivel » comme l’écrit l’ivrogne !!) et pourquoi pas une « Mort subite » encore que je préférasse (je quitte momentanément le conditionnel) une Chimay blanche !!

    Cela étant, toujours, Van Breukelen a bien raison : trop d’info tue l’info mais, hélas l’info-connerie ne tue pas les cons …bordel !! Ho, pardon !!

    Alleye, bonne nute !!
    Guy

  3. […] Seule une allusion en fin d’article à une déclaration de la police zurichoise peut très éventuellement laisser subsister un léger doute : « Les circonstances précises ne sont pas claires : nous enquêtons dans toutes les directions« . Bon sang, cela devrait au moins inciter à un peu de prudence ! Cette histoire est tout de même assez énorme… Et l’article signale qu’il s’agit d’une gare du RER zurichois : ces initiales « RER » auraient pourtant dû mettre la puce à l’oreille du journaliste, car elles évoquent assez directement une affaire qui constitue un cas d’école de l’erreur journalistique ! (lire aussi ce billet) […]

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