La culotte à l’envers

Regards sur notre monde

« Measuring influence », l’exercice délicat du « Time » et de « L’Hebdo »

Posted by patoudoux sur 13 mai 2009

On aime faire des classements. La presse aime faire des classements. Quantifier et classer.  Mesurer et comparer les valeurs. Décrypter pour le lecteur. Les 300 plus grosses fortunes de Suisse selon « Bilan », le classement mondial de « Forbes », la classification des canons de beauté selon « FHM », le classement des destinations de vacances, celui des  meilleurs restos, etc.

Hasard du calendrier, « L’Hebdo » et le « Time » ont publié la semaine dernière leur sélection des 100 personnes les plus influentes, respectivement de Suisse romande et de la planète. S’il n’y a aucun intérêt à comparer ces deux classements du point de vue du contenu – personne, et c’est bien logique, ne se retrouve dans les deux hebdomadaires -, il est intéressant de s’arrêter sur la méthode, tant il est difficile de se montrer cohérent et exhaustif dans ce genre d’exercice.

Décryptage sans prétention après le clic.

– une première constatation frappante en préambule: les deux magazines optent pour une couverture quasi similaire (cf. photos). La mosaïque version Warhol a encore de beaux jours devant elle…

– comparons maintenant les catégories: pour le classement de L’Hebdo – intitulé « les 100 personnes qui font la Suisse romande » -, nous avons leaders, espoirs & éminences grises, icônes & aventuriers, bâtisseurs, artistes & provocateurs, scientifiques; le « Time » nous propose (j’ai traduit) leaders & révolutionnaires, bâtisseurs & titans, artistes & « entertainers » (intraduisible en français…), héros & icônes (tiens, tiens…), scientifiques & penseurs. Que peut-on en conclure? Que c’est kif kif ou presque… Avec tout de même un constat intéressant: la multiplication des catégories devait sans doute permettre aux journalistes une sélection plus ciblée, mais elle s’avère au final un exercice d’équilibrisme périlleux, avec parfois des variantes assez surprenantes. Ainsi, dans le « Time », Tom Hanks, George Clooney et Brad Pitt, tous trois acteurs hollywoodiens, figurent dans trois catégories différentes. Le premier dans « artistes et entertainers » (logique), le second dans « icônes et héros » (on veut bien) et le troisième dans « bâtisseurs et titans » (!). Brad Pitt qui, l’air de rien, côtoie le très célèbre secrétaire au Trésor américain Timothy Geithner, le CEO de Ford Alan Mullaly et les créateurs de Twitter Biz Stones et Evan Williams… Tout ça parce qu’il a créé une association pour venir en aide aux victimes de l’ouragan Katrina. Je suis sceptique. Et je me dis qu’il est inconcevable d’avoir dans cette catégorie un acteur philanthrope, aussi respectable soit-il,  alors qu’aucun dirigeant d’ONG n’y figure.

– du côté de L’Hebdo, le classement n’évite pas, lui non plus, un certain tiraillement par les cheveux – faut-il rappeler que ce coin de terre est quand même petit et qu’il faut bien gratter pour trouver chaque année 100 acteurs du terroir romand…  Pour ne prendre qu’un exemple, qui retrouve-t-on dans la catégorie « icônes et aventuriers »? Si l’homme-oiseau Yves Rossy et l’aventurière Sarah Marquis y ont clairement leur place, je ne sais trop que penser de la présence de l’historien Jean-François Bergier, de l’homme d’affaires écolo Pierre Landolt et du politicien Josef Zisyadis dans cette catégorie. Josef Zysiadis, icône de la révolte et du bon goût, nous dit L’Hebdo. Mouais. Une sorte de Jean-Pierre Coffe croisé avec le Che. Mouais. C’est un peu fourre-tout, ces catégories…

– où l’on peut donner raison à L’Hebdo, tout de même, c’est dans sa démarche, un peu différente du grand hebdomadaire américain. « Cent personnes qui font la Suisse romande », ce ne sont pas forcément les plus influentes. Mais 100 personnes qui font avancer le schmilblick, tout simplement. Depuis 5 ans, l’hebdomadaire attire l’attention sur 100 acteurs de la région, une sélection entièrement nouvelle chaque année, que le magazine invite à débattre de sujets de société lors de son « Forum des 100 ». L’intention est louable, évidemment.

– le « Time » se montre cependant plus audacieux à différentes échelles, et notamment dans sa sélection qui comporte deux moutons noirs: le roi du trafic de drogue Joaquin Guzman est un révolutionnaire et Bernard Madoff est un titan. Ben ouais, pourquoi on ne classifierait pas les escrocs omnipotents? C’est politiquement incorrect, mais c’est bien vu! Ils font partie de notre monde, après tout…

– originalité du « Time », chaque portrait est écrit par une personnalité issue, la plupart du temps, du même milieu.  On retrouve donc Arnold Schwarzenegger tirant le portrait de Ted Kennedy,  Hillary Clinton croqué par Madeleine Albright,  Barack Obama par Gordon Brown et Alan Mullaly par Steve Ballmer. Les puissants décrits par les puissants, en somme. Mais on retrouve aussi Peter Jackson vantant les mérites de Kate Winslet et, dans le même esprit, on découvre les couples Quincy Jones-John Legend, Meg Ryan-Tom Hanks, Oprah Winfrey-Michelle Obama, Roger Federer-Tiger Woods, Bono-George Clooney, Nouriel Roubini-Paul Krugman, Dan Berber-Ferran Adrià, Serena Williams-Rafael Nadal, etc, etc… Et enfin un cocktail explosif: le magazine américain s’est fait la joie de confier le portrait de Bernard Madoff à…Michael Moore! Pauvre Bernie… En résumé, cette stratégie du « Time » amène de la couleur et de l’intérêt là où L’Hebdo s’essoufle quelque peu. Difficile en effet de garder l’intérêt du lecteur avec 100 portraits écrits par 2-3 journalistes – à quelques exceptions près.

– autre audace du « Time », il publie en fin de journal un édito rigolo de Joel Stein, chroniqueur décalé du magazine qui a tenté de classer de 1 à 100 les personnalités choisies par le journal. De manière totalement subjective, et non sans avouer pour commencer:  « je ne crois pas que les éditeurs du Time pensent que les 100 personnes les plus influentes de la planète sont celles qu’ils ont choisies, mais ils veulent que vous pensiez qu’ils pensent (sic) que ce sont les 100 personnes les plus influentes ». Belle autodérision. D’ailleurs, Joel Stein fait remarquer que plusieurs des élus n’ont même pas leur entrée sur Wikipédia, « ce qui signifie que non seulement ils ne font pas partie des  100 personnes les plus influentes de la planète, mais qu’en plus ils n’ont pas d’amis ».  Un classement subjectif, donc. Qui place Obama seulement à la 12e place, « parce que ma vie est à peu près la même depuis le 20 janvier ». Aussi légère et égocentrique soit-elle, cette phrase relativise de manière intelligente ce genre de classement. Pour le commun des mortels, les personnes les plus influentes dans leurs agissements quotidiens sont sans doute une mère, un père, un ami ou un chef qu’ils admirent ou dont ils dépendent directement.

Et vous, quel est votre classement?

Patoudoux

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2 Réponses to “« Measuring influence », l’exercice délicat du « Time » et de « L’Hebdo »”

  1. dragon buté said

    J’adore ton billet, cher Patoudoux. Vraiment intéressant.
    Je ne lis jamais ce genre de classements, que je trouve peu pertinents, mais là, ça donne envie de comparer.
    Dragon

  2. blongo said

    C’est vrai que c’est intéressant. On dirait du travail de journaliste…
    Moi, je proposerais un classement des plus grands casse-couilles. Un top 5? Berlusconi, Sarkozy, Benoît XVI, Freysinger et le con qui passe en scooter sous ma fenêtre à 7h du mat.

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