La culotte à l’envers

Regards sur notre monde

Suisse-Libye: des otages, de la promesse et du silence

Posted by Van Breukelen sur 9 septembre 2009

merzDe mémoire d’homme, on n’a jamais vu la diplomatie suisse aussi malmenée dans une tempête médiatico-politique qui semble échapper à tout contrôle, se livrer à toutes les rumeurs pour remplir le vide du silence radio des politiques. L’affaire Thomas Borer n’était que de la roupie de sansonnet. Trois éléments au moins m’interpellent: la sémantique du mot otage, la lecture d’une probabilité comme d’une promesse et le choix du silence en communication de crise.

La Libye, en guise de représailles par rapport à l’arrestation aussi ferme que justifiée du fils du colonel Khadafi à Genève, retient selon toute évidence deux hommes, brièvement arrêtés, avant d’être libres de circuler en Libye. Ces hommes ne peuvent pas quitter le pays en raison d’une supposée infraction aux lois sur l’immigration libyennes. Curieusement, ces hommes n’ont pas fait le centre de l’actualité pendant des mois: pas de Marcel Carton ni de Florence Aubenas surmédiatisés en terre helvétique. Il faut dire qu’ils sont libres de leurs mouvements, que personne ne craint pour leur vie et que leurs familles en Suisse se terrent dans le silence de plomb. Plus même, si on en croit la Tribune de Genève du jour, un des deux Suisses serait un proche du pouvoir en Libye et aurait même pu quitter le pays pour des vacances en famille en Tunisie !

La bave du chameau peut atteindre le noir corbeau (Source: E. Delessert, swissinfo)

La bave du chameau peut atteindre le noir corbeau (Source: E. delessert, swissinfo)

Une rumeur de plus dans un flot continu? Bref, pendant des mois, ils ont donc été à l’arrière-plan de l’actualité, une réflexion latente surgissait parfois – « tiens, au fait, les deux gars retenus en Libye sont toujours là-bas? » – alors que toute la question était centrée sur « faut-il faire des excuses à la Libye? ». Une fois que le président Merz s’est excusé officiellement, le débat a soudain mis en lumière les deux hommes retenus comme étant l’unique cause de ce geste inattendu. Les deux hommes d’affaires monopolisent désormais toute l’attention. Au point que les médias, comme un seul homme, ont abandonné le vocable des « hommes retenus » pour ne parler désormais que des « otages ». En août 2008, les journaux parlent des domestiques marocains arrêtés puis relâchés comme des « otages » entre guillemets. Les deux Suisses sont dits retenus ou alors, en mars 2009 dans Le Temps, un encadré dans un article parlant des otages suisses au Mali revient sur le cas libyen et dit : Autre cas d’«otages», les deux Suisses retenus de force en Libye. Ce n’est qu’en avril 2009 qu’on les désigne comme otages sans guillemets, à l’occasion de Durban II. Si Le Matin reprend le terme à son compte, Le Temps ne l’utilise que dans le discours d’un élu UDC et dans le titre. Mais le vocable fait son chemin et si certains parlent encore plutôt de « Suisses bloqués », la plupart des médias laissent échapper de temps à autre le terme d’otages – les occurrences sont peu fréquentes jusqu’à l’explosion en août. Pourtant, sans même parler des vacances tunisiennes, le mot otage évoque une menace qui n’a pas de commune mesure avec une attente de jugement. L’histoire récente montre une violence qui connote le terme d’otage et qui se fond désormais avec le sort des Suisses retenus en Libye. C’est comme si la connotation et son émotion l’emportaient sur la simple adéquation des mots au monde. Une émotion qui fait oublier l’interrogation de fond: les excuses avaient-elles un but humanitaire ou économique ?

Deuxième point intéressant: la leçon de pragmatique linguistique. Depuis des jours, le département de Merz évoque une promesse libyenne de libérer les Suisses bloqués avant fin août. La promesse étant un acte de discours de type engageant, le scandale a pris une nouvelle ampleur le 1er septembre lorsque les Suisses ont incarné la figure de l’Arlésienne. Du coup, la Libye affirme ne jamais avoir promis et parle de malentendu. Heureusement, on a une trace écrite, se dit-on. Dans un premier temps, Berne ne veut pas montrer la lettre, puis accepte de le faire devant une commission compétente du Parlement. Fuite dans les médias : le prestigieux NZZ publie l’intégralité de la lettre. Où l’on peut lire:

«Nous nous attendons à ce que la procédure soit close dans quelques jours. En se basant sur le cours normal des choses dans des situations semblables, nous pensons que leur cas sera très bientôt réglé et qu’ils pourront quitter la Libye avant la fin du mois. »

Avec toute la bonne volonté du monde, il est impossible d’interpréter ce passage comme une promesse avec toutes les valeurs d’engagement que cela implique. Force est de reconnaître qu’il y a bien un malentendu. « We believe » indique un acte de prédiction où les mots, espère-t-on, devront coller au monde. L’inverse du promissif pour lequel le monde doit s’ajuster aux mots. Du coup, la commission qui a pris connaissance de la lettre dit d’abord qu’on peut lire cela comme une promesse – on fait corps avec H-R. Merz – puis, la lettre étant publique, se contorsionne : « il n’y a jamais de promesse à 100%« , dit son président. Voilà qui n’a aucun sens. Une promesse, on peut la trahir ou la respecter, mais pas l’accomplir à moitié, à 75% ou se lancer dans un demi-engagement: « je te promets peut-être de venir » sonne antinomique par rapport à « je te promets de venir peut-être » qui est possible, mais se comprend comme un engagement sauf empêchement indépendant de sa volonté. Autre explication de la commission: c’est une des multiples communications entre la Suisse et la Libye et peut-être pas LA lettre, il faut considérer cela dans un ensemble et puis ce n’est pas important de s’attacher aux termes. Visiblement, on noie le poisson et la linguistique peut aller se faire cuire un oeuf devant l’intérêt national à maintenir coûte que coûte Merz au pouvoir. De quoi se poser des questions quand même sur l’indépendance entre le pilier de l’exécutif et du législatif…

Troisième point: le choix du silence en temps de crise. Si l’affaire tourne au fiasco, une tendance naturelle est d’aller se planquer, en l’occurrence de déclamer en guise de mantra « No comment » ou, pour éviter de perdre la face, nier l’évidence du fiasco – en l’occurrence parler de promesse et croiser les doigts pour que tout se résolve selon le calendrier estimé. Les spécialistes en communication de crise savent que mentir (ou plutôt se mentir dans le cas présent) comme se taire sont des stratégies à hauts risques. Si cela se justifie exceptionnellement, il vaut cependant mieux communiquer sans survendre une certitude qui n’en est pas – quitte à dire qu’on ne peut rien dire, par exemple pour ne pas détériorer le sort des Suisses retenus en Libye  – plutôt que se taire et laisser les médias bruire de toutes sortes de rumeurs. Dans cette affaire, il apparaît clairement qu’il n’y pas de cellule de crise et aucune réflexion sur la communication de crise. C’est au jour le jour que l’affaire se règle et que les baffes se prennent. Sonné, Merz répond absent et les Affaires étrangères qui ont perdu tout contrôle sur le dossier sont contraints de faire corps. L’impasse est totale ? Sans vouloir préjuger de toute l’affaire dont on ne mesure sans doute pas, vu du public, la complexité, il serait bon que Merz parle, avoue ses erreurs d’interprétation et de communication, tout en assumant son choix des excuses et offre à ses collègues de collège fédéral une proposition de démissionner une fois que l’affaire sera résolue. Après, ce serait au Conseil fédéral d’accepter ou non la démission, sachant que d’une part la conduite cavalière, précipitée et maladroite du président mériterait sanction mais que d’autre part cela fera bien rire du côté de Tripoli…

Van Breukelen

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Une Réponse to “Suisse-Libye: des otages, de la promesse et du silence”

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